Version audio : Dearlobbies. Flashback #1 – Paris, le vendredi 29 décembre 1950. Soundcloud, le 12 janvier 2019 (3:45) > Si vous ne disposez pas de compte Soundcloud, cliquez sur « Ecouter dans le navigateur / Listen in browser »

 

Il fait nuit noire.

Elle replace délicatement ses cheveux bruns ondulés, ajuste sa jupe bleu foncé et son chemisier légèrement plus clair, lace ses chaussures, puis enfile son gros manteau et ses gants. Nous sommes en décembre 1950 et la température a chuté, il ne neige pas, ne pleut pas non plus, mais l’air est glacial. D’un pas rapide, Christiane traverse le porche du passage Kuszner, celui-là même qui abrite de temps à autres les activités d’un marchand de volailles et de triperies. Elle tourne à droite, descend la rue Belleville, ses talons résonnent sur les pavés. Elle s’engouffre enfin dans les couloirs du métropolitain et dévale les escaliers, au bout desquels elle fait poinçonner son ticket.

Après quelques minutes d’attente sur le quai, on entend se rapprocher le métro dans un vacarme métallique assourdissant. Bientôt, une imposante masse sombre et carrée débarque bruyamment sur le quai, entraînant avec elle ses wagons verts et rouges. A l’intérieur de la rame, certains passagers persistent à lire leurs journaux quitte à empiéter sur l’espace de leurs voisins, tandis que d’autres rêvassent, les yeux rivés sur les vitres, derrière lesquelles semblent se trouver des songes qu’eux seuls peuvent percevoir. Il est presque 21 heures et Christiane a déjà dîné. Comme souvent le samedi soir, elle s’apprête à rejoindre ses amies Odette, Yvonne et Gilberte, ainsi que sa cousine Françoise pour aller danser. Pourtant, aujourd’hui, c’est vendredi, le vendredi 29 décembre, mais l’un des plaisirs de la période des fêtes de fin d’années est justement celui de s’autoriser davantage de sorties.

La vingtaine tout comme elle, beau, brun, la peau halée, vêtu d’un ensemble gris, il a véritablement fière allure. Lui, c’est Jacques, ou plutôt Jaume en catalan, son prénom ayant été comme pour beaucoup francisé par l’administration française après son passage de la frontière. Accompagné de ses amis, c’est la première fois qu’il se rend au dancing du Moulin Rouge, y préférant d’habitude d’autres lieux, nombreux et très populaires à cette époque.

Christiane et sa cousine dansent et s’échangent tour à tour leurs cavaliers, passant des bras de Jacques, à ceux de Ramón, grand argentin travaillant au consulat de son pays. C’est d’ailleurs particulièrement amusant de voir Françoise, si petite, tournoyer comme emportée par les pas de ce dernier. Christiane, elle, n’a d’yeux que pour Jacques, pour qui son cœur bat déjà. Elle aimerait l’agripper et ne plus le quitter. Ils danseront et discuteront jusqu’à 5 heures du matin, se donneront rendez-vous la semaine suivante, flirteront, se fâcheront, se retrouveront, s’aimeront. Ils s’aimeront fort, très fort, à tel point que bien plus tard, ce même lieu sera celui choisi par leur famille pour y célébrer leurs 50 ans de mariage.

Sans cette histoire, je ne serais tout simplement pas née, puisque cette rencontre est celle de mes grand-parents, qui se sont ensuite aimés des dizaines et des dizaines d’années durant, jusqu’à ce que mon grand-père nous quitte paisiblement à l’été 2013, si tant est que la mort ait un effet sur l’amour.

Retrouvez tous les flashbacks ici.
Ina Paris Vintage. Le métro parisien en 1950 | Archive INA. YouTube, le 26 août 2016 (1:50)
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