Avril 2007

Il fait frais.

Le stress redescend, j’ai toujours peur d’arriver en retard, je respire enfin, littéralement.

C’est l’heure de l’appel, nous sommes entre vingt et trente à attendre patiemment, particulièrement attentifs, face à la porte noire du bâtiment dont la façade grise est aujourd’hui foncée par la pluie.

J’attends qu’ils prononcent son nom, j’entre, je dépose mes affaires dans le bac, je passe sous les portiques, à la fouille. Devant moi se dresse l’escalier beige donnant sur le couloir de remise des colis où je vais enfin pouvoir déposer son linge et me délester de ce poids.

J’ai tout juste vingt ans.

Je fais tamponner mon permis mais il n’y a déjà plus de place, on lui agrafe au dos une nouvelle feuille canson verte, où la date du jour est inscrite.

J’entre sous le dôme.

Je me surprends à reconnaître le moindre bruit. L’odeur est particulière, comme un mélange de poussière, de renfermé, de canalisations, de vieux bois, de vieux murs.

L’attente commence. Je n’ai rien d’autre à faire qu’observer.

Les portes claquent, les trousseaux de clés s’entrechoquent.

Et pourtant, cet environnement me rassure, car je sais qu’il précède le prochain couloir, long, étroit, à la peinture verte qui s’effrite, et parsemé de bancs d’écoliers à trois lattes.

Nous sommes la même vingtaine à être là, les uns face aux autres, à triturer nerveusement notre papier rose sur lequel est inscrit notre numéro de cabine, à se regarder. On se connait tous sans se connaitre, les visages sont familiers et bien que venant d’horizons différents, une forme d’affection évidente est palpable entre nous. On se comprend, on discute, on rit. On reconnait les « nouveaux » à leurs yeux rougis, et lorsqu’il s’agit d’une jeune fille, les copines et moi allons nous asseoir à côté d’elle, la consoler, la prendre dans nos bras.

A chaque fois, elle finit par sourire.

Notre cercle s’agrandit et rétrécit au fur et à mesure des sorties.

La dernière grille se débloque, vous savez, ce bruit si particulier des portes de prison. On se précipite dans nos cabines, les surveillants nous enferment, et quelques minutes plus tard, c’est enfin au tour des détenus.

Je le vois arriver à travers la vitre, il est là, face à moi, lui, source de tout ce chamboulement dans ma vie. Nous sommes séparés par un large bloc de béton froid dont la moitié des carreaux de mosaïque a sauté, chacun assis sur son tabouret, les yeux dans les yeux.

Je soupire, il prend mes mains dans les siennes.

Je suis en plein cœur d’un monde parallèle que je n’avais jamais souhaité connaitre, et dont je ne sais plus m’extirper.

Je me rassure en observant chaque petite chose de l’intérieur, à la manière d’une expérience sociologique, humaine, en espérant réussir, un jour, à transformer mes blessures en force.

Fin.


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