Une inconnue.

Je l’ai rencontrée hier midi. On me l’a présentée comme fragile. Pourtant, elle n’en a pas l’air, mais j’écoute ce que l’on me dit.

Je la ramène à la maison, on me demande d’en prendre bien soin, je m’exécute.

Je la trouve très jolie.
Elle est de morphologie plutôt ronde, porte une jolie robe rouge, et un chapeau vert clair dont je ne saurais décrire la forme. Sa peau brille légèrement.

Elle sent bon.

Je sais bien qu’elle est différente, mais comment aurais-je pu la reconnaître ?
Elle semble pourtant si « normale » …

Oui mais voilà, le simple fait d’exister fait d’elle une hors la loi, et prendre l’initiative de s’occuper de ses enfants pourrait entraîner des poursuites.

Je l’observe et je ne comprends pas.
Comment avons-nous pu en arriver là ? Pourquoi avoir rendu ses sœurs et cousines stériles ? N’est-ce pas là le crime, justement ? Le profit est-il vraiment plus important que la vie ? L’argent rend-il les humains fous ?

Alors qu’elle se trouve dans la même pièce que moi, muette, je lui promets de mettre des mots sur son histoire, et sur celle de ses ancêtres, afin que le monde prenne conscience de ce qui lui arrive, et de ce qui nous attend, si nous continuons à obéir. Je ferai en sorte qu’elle vive à travers sa descendance, pour que ses gênes perdurent et que sa lignée ne s’éteigne pas sous le poids de la folie des Hommes.

Elle qui se fond dans la masse, elle que l’on ne remarque pas, fait partie des quelques survivant.e.s à l’un des pires écocides de l’histoire.

Oui mais voilà.
Elle ne parle pas notre langue.
Comment pourrait-elle se défendre ?

Je respire son parfum une dernière fois, saisis un couteau, puis la coupe en deux, quatre, et huit. À l’aide d’une petite cuillère, je récupère les graines disséminées dans sa chair juteuse, et les dépose sur un bout de papier, en prenant bien soin d’y noter la date.

Elle, c’est une tomate, une rebelle, une miraculée, une véritable coeur de bœuf.

Nous sommes en 2019 et depuis 1941, les graines n’appartiennent plus à la nature, mais à des semenciers tels que Monsanto, Syngenta, ou encore Limagrain, qui vendent chaque année aux agriculteurs des semences hybrides répertoriées dans un catalogue officiel des variétés. La culture des semences paysannes, reproductibles d’une année sur l’autre, est INTERDITE au profit de la stérilité, de l’uniformité, de l’industrialisation, de la standardisation, des économies d’échelle et de l’augmentation de la rentabilité pour ces dernières multinationales.

La majorité des fruits et légumes que nous consommons quotidiennement sont issus de ces manipulations, et ne garantissent pas notre sécurité alimentaire sur le long terme. Nous n’avons plus le choix, nous nous devons d’entrer en résistance et de multiplier les actes de désobéissance civile, pour la survie du vivant, et accessoirement pour celle de l’humanité.

Soutenons activement les banques de graines, les associations telles que Kokopelli ou encore le Réseau Semences Paysannes, et ne laissons pas disparaître des milliers d’années de travail et de sélection attentive, naturelle et manuelle.  

Fin.


Nicolas Meyrieux. Les semences – La Barbe. YouTube, le 18 octobre 2017 (5:20)

Lionel Astruc. Vandana Shiva. Pour une désobéissance créatrice. Actes Sud Editions, 2014. 190 p. (19 €)
La visualisation Amazon est utilisée car elle rend possible la lecture d’un extrait de l’ouvrage mis en avant. Je vous encourage néanmoins à faire vivre vos librairies de quartier, si les livres évoqués y sont disponibles. N’hésitez pas à utiliser l’outil Librairies indépendantes afin de savoir où vous procurer les références mentionnées près de chez vous.



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