Angers, le jeudi 11 février 2038

Bienvenue dans mon propre futur.

Nous sommes en février 2038 et l’air est lourd, chaud. Le ciel est gris foncé, menaçant. Il commence à se faire tard et je dois encore faire quelques courses avant de rejoindre ma fille à son cours de sport. J’espère passer entre les gouttes.

Depuis septembre 2019 et l’ouragan Lorenzo – premier phénomène météorologique de cette ampleur jamais observé au Nord-Est de l’Atlantique – les dépressions de ce type sont de plus en plus fréquentes sur la côte Ouest de l’Europe.

Le vent souffle la capuche de mon ciré jaune, que je dois remettre sans cesse. Il faut vraiment que je prenne le temps de remplacer le cordon. Les bourrasques m’agacent, et dans le même temps, me donnent l’impression de mieux respirer.

Une fois à l’abri dans le magasin, je manque de glisser sur le sol et de faire un vol plané, je me rattrape in extremis. Les semelles usées de mes bottes m’obligent à faire moins vite que prévu, et à poser ma main droite sur les étals pour ne pas perdre l’équilibre. La pluie s’est infiltrée sous la porte, et les pompes d’évacuation ne fonctionnant pas aujourd’hui, le sol est une véritable patinoire.

Journée pluvieuse, journée heureuse, disait-on à l’époque, et c’est effectivement le cas. Ce soir, je fête avec un peu d’avance mes cinquante et un ans, entourée de mes proches. Depuis l’exode urbain de la fin des années 2020, il est courant que les familles, autrefois disséminées, vivent à nouveau sous le même toit, comme c’est le cas pour nous. Fort heureusement, la cohabitation entre générations se passe plutôt – même si pas toujours – bien.

Les petits derniers de la famille, Eva et Pablo, adolescents, ont été conçus quelques mois après l’entrée en vigueur en 2022 des lois relatives à la politique mondiale de l’enfant unique et de l’état d’urgence généralisé, décrété suite à l’effondrement soudain et massif des ressources. Hors grossesses gémellaires et adoptions, les atteintes à la loi font risquer aux principales et principaux intéressés de lourdes sanctions, en sus des amendes et taxes à vie.

En attendant mon tour à la caisse, plongée dans mes pensées, mon coeur se met à battre de plus en plus vite, de plus en plus fort. Comment avons-nous pu en arriver là, nous qui avions encore la possibilité et le pouvoir de tout changer ?

L’Accord de Paris en 2015 et les rapports du GIEC de 2018 et 2019 n’auront pas été suffisants, le sabotage orchestré du traité sur la haute mer en mars 2020 sonnera le point de départ de la descente aux enfers de l’humanité, entraînant avec elle tout le vivant. L’année 2020 était pourtant notre dernière chance, nous le savions, toutes les preuves étaient là, les solutions aussi. Mais ils ont préféré protéger leurs intérêts, et nous avons préféré les laisser faire.

Je ne cesse de culpabiliser. Nous aurions dû nous battre plus fort contre ces monstres aliénés par l’argent et le pouvoir.

Le regard dans le vague, un souvenir plein d’émotion surgit de ma mémoire – que je tente de faire taire pour ne pas sombrer – celui de la mission effectuée à bord de l’Esperanza de Greenpeace durant l’été 2019 avec Julie, Maud, Mélanie, Edina, Sophie, Thiago et tous les autres, avant la catastrophe. Nous étions pleins de force et d’espoir.

Je ne peux retenir mes larmes.

Mon bipper m’extirpe de mes pensées, il est temps de filer prendre le tramway et je dois encore trouver une cabine pour téléphoner à mes parents, qui sont avec Pablo à la maison.

Je dépose à droite de la caisse mes légumes, mes œufs, le pain et un petit morceau de beurre salé. Je passe machinalement mes trois cartes sur le cadran. L’une d’entre elles fait sonner et flasher l’appareil, c’est mauvais signe. La caissière m’informe que mon crédit carbone hebdomadaire est épuisé, et que je dois replacer le beurre au frais là où je l’ai trouvé. Tant pis, tant que ma carte de rationnement reste dans le vert. Ce doit être à cause du chocolat importé acheté lundi pour mon gâteau d’anniversaire.

Qu’il est loin le temps où nous nous baladions avec nos cartes bancaires, sans aucune conscience des impacts de nos achats. Les transactions s’effectuent désormais à trois niveaux, en monnaie locale, en rations nationales, et en crédits carbone internationaux.

En remplissant mes sacs, je me retrouve face aux compartiments réfrigérés. Dire qu’il fût un temps, ils étaient pleins de viande et de poisson.

Mon bipper sonne une nouvelle fois, je vais finir par être en retard. J’appellerai papa et maman plus tard.

Je cours – alors que je ne devrais pas – vers le tramway qui arrive au loin.

Une quinzaine de minutes plus tard, j’arrive enfin à l’arrêt desservant le quartier de la bulle d’Angers.

Ce mois-ci, c’est mon tour. Les enfants n’ont droit qu’à un seul accompagnant, alors leur papa et moi alternons. Je passe sous le souffleur, qui me sèche en un temps record, et j’inspire à pleins poumons. Les fourmis dans mes mains commencent à disparaître. J’entends au loin les bruits des chaussures crissant sur le revêtement synthétique du terrain, quel bonheur ! Je m’installe dans les gradins et observe ma puce jouer au foot. Elle me remarque et m’envoie un bisou, toute fière et heureuse. Je le lui rends en l’encourageant, les yeux pleins d’amour.

Nous sommes en 2038 et les forêts de la planète ont été volontairement consumées par les humains, jusqu’à épuisement. Nous sommes en 2038 et les océans, surexploités et saturés de CO2, sont devenus trop acides, trop chauds. La biodiversité marine s’est effondrée.

Nous manquons cruellement d’oxygène.

Tandis que le monde suffoque, les jeunes gens de certains pays privilégiés peuvent encore faire du sport à raison d’une fois par mois dans ce que l’on appelle « les bulles », ces infrastructures alimentées en oxygène rattachées aux hôpitaux. Les adultes eux, sont encouragés à marcher pour rester en forme, puisque n’ayant plus accès aux centres sportifs équipés que deux fois dans l’année. Chaque citoyen est également supplémenté en oxygène portable lorsqu’il effectue ses travaux obligatoires aux champs.

Si seulement nous avions pu nous battre plus fort alors qu’il en était encore temps. Si seulement nous avions pu ne serait-ce qu’imaginer ce qui nous attendait.

Fin.


Découvrez mon autre futur.


Le Monde. Le discours de Greta Thunberg à l’ONU. YouTube, le 23 septembre 2019 (4:15)

Le dernier Rapport spécial du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) souligne qu’il importe de définir, de toute urgence, des mesures prioritaires opportunes, ambitieuses et coordonnées pour faire face aux changements durables sans précédent que subissent l’océan et la cryosphère. […] L’océan se réchauffe, devient plus acide et moins fécond. La fonte des glaciers et des calottes glaciaires entraîne une élévation du niveau de la mer et les phénomènes côtiers extrêmes sont de plus en plus intenses. […] Les glaciers et les calottes glaciaires des régions polaires et montagneuses perdent de la masse, ce qui contribue à l’accélération de l’élévation du niveau de la mer, ainsi qu’à l’expansion de l’océan qui se réchauffe. […] Selon le rapport, le réchauffement de l’eau et les bouleversement de la chimie de l’océan perturbent déjà les espèces à tous les niveaux du réseau alimentaire océanique, ce qui a des répercussions sur les écosystèmes marins et les populations qui en dépendent. […] Le réchauffement de l’océan réduit le brassage entre les différentes couches d’eau et, en conséquence, diminue l’approvisionnement en oxygène et en nutriments nécessaire à la faune et à la flore marines.

Rapport du GIEC 2019 sur les océans et la cryosphère, septembre 2019.

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