New York, le vendredi 20 février 2043

Bienvenue dans mon autre futur.p

Nous sommes en février 2043, plus exactement le jour de mon anniversaire, ce qui est un hasard puisque nous ne connaissons jamais la date d’arrivée à l’avance, mais seulement la semaine, et encore.

Nous sommes désormais au large de la côte Nord-Est des États-Unis, à quelques dizaines de miles nautiques de notre port d’escale. Il fait encore très frais, et cette impression sera sans doute accentuée par la brise matinale. D’après la note de l’équipage, la vitesse du vent oscillera ce matin entre 11 et 16 nœuds, soit un niveau 4 sur l’échelle de Beaufort.

À peine sorties de nos couchettes, nos valises déjà bouclées, nous nous couvrons et nous précipitons sur le pont avec la ferme intention de savourer pleinement notre dernier lever de soleil à bord de notre cher Ecoliner37, avant le retour à la réalité.

Il est exactement 6h52 du matin et nous n’aurions raté ce spectacle pour rien au monde. Harnachées à tribord juste à côté du premier mât, bien accrochées aux rambardes humides, nous observons chacune de notre côté la magnificence de l’horizon de plus en plus rouge, bercées par la musique des vagues sur la proue.

La houle est relativement modérée et la crête des vagues mousseuse et orangée.

– Roxane !!! Regarde !

Je tourne la tête à gauche.

Un, deux, trois, quatre, cinq. Ils sont des dizaines de dauphins communs à becs courts à nous faire la fête, comme pour nous souhaiter la bienvenue en Amérique après ces quelques semaines – 41 jours exactement – de pleine mer. Leurs silhouettes agiles et vives brisent les éclats dorés de l’aube se reflétant sur l’eau, je suis hypnotisée. Quelle joie !

– Roxane !!!

– Là bas !!!

Je prends mes jumelles. Une, deux, trois, quatre, cinq baleines à bosse et une de Minke au loin ! Nous les observons à tour de rôle, surexcitées, et n’en croyons pas nos yeux.

Soudain, le vacarme des quatre gigantesques mâts en carbone se mettant à avaler les milliers de mètres carrés de voilure nous extirpe de cet instant suspendu. Nous savons ce que cela signifie. Nous nous regardons, pétrifiées, prêtes – ou pas – à faire face à ce paysage apocalyptique. À mesure que les minutes passent, le bateau se stabilise, désormais propulsé par ses puissants moteurs solaires.

J’attends le retentissement du signal de sécurité pour me détacher de la ligne de vie et passer de l’autre côté. Ambre fait de même, esquisse un sourire, et me tend la main pour ne pas glisser. Je ressens comme un pincement, ma camarade d’aventure va me manquer. Marseille, où nous nous étions liées d’amitié dès l’embarquement, me semble maintenant si loin.

Cette fois, c’est certain, nous approchons des côtes, les ombres au loin le confirment. Mon coeur bat de plus en plus fort. Comment vais-je réagir ?

Le pont se remplit.

Plus nous nous rapprochons, plus le spectacle de désolation est immense, intense. Plus personne ne parle. Ces centaines de tours à moitié immergées, vestiges de notre folie des grandeurs, semblent totalement irréelles. La plupart ont été partiellement désossées afin que leurs matériaux soient réutilisés et/ou recyclés sur de nouveaux chantiers, tandis que d’autres sont encore quasiment intactes, emmaillotées dans des filets de sécurité. Certaines surfaces vitrées mises en lumière par le soleil laissent apparaître des trous béants, certainement causés par les ouragans, fréquents. Je serre ma nouvelle amie dans mes bras comme pour la protéger de ces relents du passé.

Ce qu’il « reste » de New York n’est plus accessible que par le port de l’île de New Shoreham situé dans l’État voisin de Rhode Island, seule zone de la région dont les eaux sont encore suffisamment profondes et vierges de constructions pour accueillir les grands voiliers. Les passagers sont ensuite débarqués sur le continent par le métro aérien du viaduc de West Greenwich, pour rejoindre leurs correspondances.

Le port provisoire de Fort Lee quant à lui, bien que plus proche du centre ville, a dû être fermé il y a quelques années suite à de trop nombreux accidents de navigation liés à l’étroitesse du canal.

Il est l’heure pour nous de nous quitter.

Ambre vient visiter sa famille, qui l’attend depuis déjà plusieurs mois. Elle devait d’ailleurs initialement arriver pour les fêtes de fin d’année, mais ce sont les aléas du « nouveau monde », et nous les acceptons. Quant à moi, je suis invitée au prochain Sommet du vivant qui se tiendra à la mi-mars, pour exposer mes derniers travaux.

Je l’enlace pendant de longues minutes, et lui dépose un baiser sur chaque joue. Nous savons pertinemment que nous ne nous reverrons plus.

Nous sommes en 2043 et les océans, bien que désormais vides de glaces et bien différents de ceux que nous avons connus, ont été préservés in extremis des activités humaines grâce à l’adoption, entre autres textes contraignants, du traité sur la haute mer en mars 2020.

Les humains se sont raisonnés.

Les espèces survivantes se sont adaptées, la biodiversité s’est régénérée.

Le monde se relève doucement mais sûrement.

Le pire est désormais derrière nous.

Fin.


Avez-vous reconnu Ambre ?

Découvrez mon autre futur.



Brut. À quoi ressemblerait la Terre si la glace fondait entièrement ? YouTube, le 21 octobre 2018 (3:33)

TransOceanic WindTransport. Arte. « Le cargo hisse les voiles ». YouTube, le 11 avril 2014 (51:30)

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