Baalagaru, le jeudi 3 avril 1975

Vous avez sept ans.

Vous avez sept ans et courez de toute votre vigueur, le sourire aux lèvres. Vos pas rapides rebondissent sur le sol terreux, dont se dégage une fine poussière. Malicieux, vous vous cachez derrière le tronc tortueux d’un bel anacardier décoré de fruits rouges pour l’observer, prêt à bondir. L’insecte volant non-identifié que vous suiviez des yeux est là, presque à portée de main. Il est si beau et coloré que vous aimeriez l’observer de plus près, vous bondissez. Comme souvent, il est bien plus rapide que vous, tant pis, ce sera pour une prochaine fois. Vous vous relevez en riant, frottez vos mains pleines de terre et reprenez votre route. Alors que vous gambadez joyeusement entre les plantations, la douce sensation du soleil matinal caressant délicatement votre peau, rappelle à votre ventre qu’il sera bientôt l’heure de déjeuner, ce à quoi vous ne résistez pas et prenez la direction de votre modeste petite maison, faite de paille et d’argile.

Votre enthousiasme du jour sera de courte durée. Votre père semble inquiet, vous l’observez du haut de vos trois pommes, et les adultes ont beau affirmer l’inverse, vous n’êtes pas né de la dernière pluie, vous ressentez cette tension, elle est lourde, palpable, pesante, c’est d’ailleurs sûrement ce qui a dû faire fuir votre beau et tant convoité Fulgore Délicat. Nous sommes au printemps 1975 dans les terres reculées de l’Etat du Karnataka au sud-ouest de l’Inde, qui est, comme le reste du pays, en pleine mutation agricole.

Vingt-sept années plus tôt, au lendemain de la déclaration d’indépendance de 1947 et dans un contexte de fort accroissement démographique, le Premier Ministre Jawaharlal Nehru déclarait, tout juste nommé que toute réforme pourrait attendre à l’exception de l’agriculture, faisant du projet de révolution verte son cheval de bataille.

Ce qui était au départ une volonté manifeste de nourrir la population du désormais deuxième pays le plus peuplé au monde après la Chine, devient dès les années soixante le théâtre d’une politique gouvernementale agissant de pair avec les intérêts des firmes agrochimiques. D’un côté, l’évolution des techniques et technologies agraires permet une forte augmentation des rendements de la production agricole, de l’autre, outre les dégâts environnementaux déjà déplorés, vient poindre le marché captif des semences hybrides dans lequel s’engluent petit à petit bon nombre de fermiers.

Les paysans, qui travaillaient jusqu’alors le fruit d’une tradition millénaire de sélection attentive des graines, se voient proposer par le gouvernement – à grand renfort de matraquage publicitaire – de nouvelles semences présentées comme plus adaptées aux produits chimiques déversés dans les champs. Plus productives certes, mais non reproductibles, et rapidement sources de dettes pour les principaux intéressés qui, sans stock en cas de coup dur, n’arrivent rapidement plus à faire face.

Ce passage des semences paysannes aux semences hybrides sonne le glas de la première atteinte à la biodiversité, rapidement suivie par l’introduction sur le marché des OGM (Organismes Génétiquement Modifiés), au profit de la stérilité, de l’uniformité, de l’industrialisation, de la standardisation, des économies d’échelle et de l’augmentation de la rentabilité pour les semenciers tels que Monsanto.

Selon les sources officielles émanant du bureau national d’enregistrement de la criminalité indien en 2012, 284 694 fermiers indiens se seraient suicidés entre 1995 et 2002. Oui, 284 694.

Mais revenons à vous.

Cette intuition, votre père la possède aussi.

Sous son air inquiet, il réfléchit à un moyen de contourner ce système qui l’abreuve de messages dont il soupçonne l’intégrité. Il élabore une stratégie pour faire de ce qui était jusqu’alors une tradition, un acte de désobéissance civile.

Lui, et bien d’autres, décideront désormais de conserver minutieusement le patrimoine semencier de leurs ancêtres. Ils créeront des milliers de banques de graines, en Asie et ailleurs, sur tous les continents. Ces initiatives, jadis cachées, aujourd’hui saluées, permettront sans doute de contribuer à l’atteinte de notre indispensable souveraineté alimentaire, à tous, dans les années à venir.

Quant à vous, vous aimerez encore davantage ces insectes colorés, tant vous saurez ce que leur présence représente, et développerez petit à petit l’envie de transmettre ce que vous avez appris. Vous parcourrez peut-être même le monde, racontant votre histoire, qui en inspirera d’autres, qui sait ?

Fin.


La visualisation Amazon est utilisée car elle rend possible la lecture d’un extrait de l’ouvrage mis en avant. Je vous encourage néanmoins à faire vivre vos librairies de quartier, si les livres évoqués y sont disponibles. N’hésitez pas à utiliser l’outil Librairies indépendantes afin de savoir où vous procurer les références mentionnées près de chez vous.

Nicolas Meyrieux. LES SEMENCES – LA BARBE. YouTube, le 18 octobre 2018 (5:22)

Lionel Astruc. Vandana Shiva, pour une désobéissance créatrice. Actes Sud, 2014. 190 p. (19 €)

La Grande Tromperie. Marie-Monique Robin. Le Monde selon Monsanto. YouTube, le 23 décembre 2013 (1:49:04)

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