C’est l’heure.

La sonnerie l’extirpe des bras de Morphée. Elle ouvre un œil, le temps de la relève est arrivé.

Il est si difficile de sortir du lit !

Elle appuie machinalement sur le réveil, se retourne, s’enroule dans la couette comme pour repousser le temps, et pose sa tête sur l’oreiller pour l’observer quelques instants. Elle le trouve si beau qu’elle sent irrémédiablement son coeur s’emballer. À moitié réveillé, il l’agrippe, la serre fort contre lui, puis la repousse tendrement pour l’aider à se lever et l’encourager.

  • Allez, lève toi !

Il fait étonnamment froid pour la saison. Gelée, elle prend soin d’enfiler un pantalon par dessus son collant, puis ses chaussons, avant de poser les pieds sur le sol en tomettes glacé. Enfin debout, elle passe un gros pull, ses mitaines, s’étire tel un chat, et commence à descendre l’escalier sans faire de bruit.

Le rez-de-chaussée, réchauffé par le four à bois, sent délicieusement bon les pains d’engrain encore chauds qu’elle aperçoit sur la table enroulés dans des linges, et qui feront partie des mets dégustés ce soir.

Une vingtaine de personnes et quatre générations vivent dans cet ancien corps de ferme – tour à tour rénové, puis réhabilité en version low tech – et depuis une semaine, les jeunes se relaient pour les préparatifs afin de permettre aux « anciens » de se reposer avant les festivités.

Il est 8h37 du matin.

Comme prévu, Guillaume qui vient de passer une bonne partie de la nuit à s’occuper de la cuisson lui confie la surveillance du four à bois et part se coucher. Les braises restantes rassemblées au centre serviront à faire bouillir l’eau pour la journée et préparer le petit-déjeuner.

Une fois l’épreuve du réveil passée, Ekaitza aime se retrouver seule dans la cuisine alors que tout le monde dort encore, face à cette fenêtre pleine de buée derrière laquelle les lueurs rouges de l’aube transpercent petit à petit le brouillard matinal, laissant apparaître aujourd’hui une végétation verdoyante couverte de givre. Cela lui rappelle de lointains souvenirs, mais assez rêvé !

Elle chausse ses bottes, sort dans la cour, transvase deux litres d’eau depuis la cuve vers la bouilloire en fonte, et retourne la déposer sur les restes du feu. Elle ressort avec un panier et des ciseaux, coupe quelques herbes et plantes, récupère une vingtaine d’œufs dans le grand poulailler et entame les préparations. Au menu ce matin, tisane de thym, omelettes aux herbes et orties, pain frais, purée de noisettes et gelée de caroube. Une longue route attend les jeunes de la maison, qui ont cette année décidé de récupérer les invités par leurs propres moyens, ils ont besoin de forces.

Alors qu’elle dresse la table, il profite de son état quasi méditatif pour la surprendre. Elle sursaute, rit, et se retourne pour l’embrasser. À cet instant, s’il devait expliquer ce qu’il ressent pour elle, ce serait certainement une sorte de bouillonnement dans la poitrine, intense et incontrôlable. Lui, c’est Pablo, beau jeune homme de vingt-cinq ans à la peau mate, aux cheveux très bruns ondulés et aux yeux noisettes entourés de longs cils noirs. Pablo, qui a eu la chance de profiter des « bulles » sportives depuis son enfance lorsque l’oxygène manquait encore cruellement, a gardé un physique athlétique, au demeurant très utile pour les travaux aux champs qu’il effectue quotidiennement sous la supervision de son oncle.

Nous sommes le mardi 24 décembre et nous nous apprêtons à accueillir une dizaine d’invités pour le réveillon. Il est d’ailleurs l’heure de partir, car tout le monde arrive à la gare de Bayonne dans moins de trois heures. Après s’être régalés, Ekaitza, Pablo, sa sœur Eva et tous les jeunes de la maison s’habillent en conséquence. L’air est humide, le vent souffle assez fort, et l’aiguille du baromètre accroché au mur de l’entrée tire vers la gauche, il faut se dépêcher. À l’époque, une alerte jaune aurait certainement été déclenchée, mais de nos jours, rien de plus banal. La seule difficulté réside en ces tronçons de route dont les toits – toujours en travaux – ont été en partie arrachés par le dernier ouragan, rendant la tâche ardue aux véhicules sensibles aux bourrasques.

Depuis plus d’une dizaine d’années, plus aucune voiture thermique – ni électrique – ne circule, elles ont été progressivement remplacées par des vélos carénés à assistance solaire de trois à cinq places, disponibles soit en libre service, soit via des compagnies de taxi locales. Contrairement aux vélos classiques, ces véhicules permettent de se déplacer sur les grands axes « autoroutiers » à l’abri des intempéries. Les anciennes pistes cyclables – trop proches de l’Adour – ayant disparu sous les eaux, les anciennes routes ont été réaménagées en cycloroutes à multiples voies. L’air est dorénavant bien meilleur qu’il y a quelques années, et les masques et bouteilles d’oxygène ne servent heureusement plus que de manière ponctuelle.

Après 2h16 de route et une courte pause, les invités, désormais à bord, profitent du trajet pour observer le paysage et particulièrement la vue impressionnante qu’offre le viaduc des Estuaires – allant de Sutar à Saint-Pierre d’Irube – sur les paysages inondés. De nombreuses communes de la région ont été partiellement – voire complètement – englouties par les eaux suite à l’élévation de quatre mètres du niveau de la mer. Par chance, Peyrehorade, bien qu’en bordure des Gaves de Pau et d’Oloron, reste pour le moment relativement épargnée.

Après avoir garé les véhicules sur les bornes du parking de la Paroisse Notre Dame du Pays d’Orthe et terminé le trajet à pieds, les jeunes sportifs – qui viennent de pédaler plus de 4h30 – partent se reposer quelques heures tandis que les anciens s’affairent aux dernières préparations en cuisine.

La manière de célébrer les fêtes de fin d’année a évolué, elles se passent désormais entre familles et ami.e.s mêlé.e.s, pour le plus grand bonheur des plus jeunes, qui adorent cette effervescence. Plus personne ne s’offre de cadeaux au profit de moments de vie, de joie et de partage autour de grandes tablées. Les produits animaux, autrefois centraux, ne sont plus consommés de manière systématique – et encore moins festive – mais uniquement lorsque la production végétale locale ne permet plus de couvrir les besoins en protéines.

Le soleil s’est désormais couché.

Juste avant le dîner du réveillon, deux groupes se forment. L’un au coin du feu, où les enfants, d’ores et déjà installés en cercle, attendent impatiemment les merveilleuses histoires de leurs grands et arrières grand-parents sur l’ancien monde, l’autre, dans la cuisine, où les parents sirotent des liqueurs sur fond de guitare.

Soudain, une question brise l’ambiance :

  • Mais mamie, ça ressemblait à quoi une baleine bleue ?

Les jeunes adultes, en recul, se regardent, tristes et agacés, tandis que les anciens décrivent avec joie leurs animaux marins préférés, comme déconnectés de la réalité, pour le plus grand bonheur des enfants qui tentent de les imaginer.

Ekaitza, Pablo, Eva et les autres ne participeront volontairement pas à cette discussion. Le sujet, comme bon nombre d’autres thématiques liées aux problématiques environnementales des années 2000-2020, reste sensible et généralement évité car source de tensions et incompréhensions entre générations.

Dire qu’ils savaient, mais n’ont pourtant rien fait, finissent-ils par se dire – encore une fois – avant de changer de sujet et de se remettre à jouer et chanter.

Nous sommes en 2047 et les océans, surexploités pendant de nombreuses années jusqu’à épuisement des « ressources », sont dorénavant extrêmement protégés, et ce mondialement. La pêche – hors pêche de subsistance – est désormais strictement interdite.

Fin.



Découvrez l’enfance de Pablo.


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