L’air de Paris n’est plus ce qu’il était.

Nous faisons une pause et respirons à pleins poumons.

Il fait déjà chaud, mais pas trop. Il est à peine 11h du matin.

L’odeur des pots d’échappement a petit à petit laissé place à un parfum de campagne ces dernières années. Qui l’eut cru. J’inspire à nouveau.

Je ferme les yeux. Un sentiment étrange m’habite, et si je devais le dessiner, il ressemblerait à un énorme point d’interrogation. C’était donc ça, l’effondrement.

Hors périodes caniculaires – insoutenables – et smog hivernal – dû à la remise en service des cheminées individuelles – il est tout à fait étonnant d’expérimenter ces changements sensoriels drastiques.

Celles et ceux ayant connu le monde d’avant sont encore sonné.e.s, tandis que les jeunes gens semblent au contraire bien plus heureux que nous l’étions, aliéné.e.s par les vices du capitalisme et des « nouvelles » technologies.

Les rues, autrefois pavées, respirent elles aussi à nouveau, pour la plupart délestées de leurs pierres au profit d’apports nutritifs en tous genres afin de régénérer les sols.

Les boulevards, autrefois royaumes des voitures thermiques, sont peu à peu déconstruits afin de bénéficier, eux aussi, des mêmes procédés réparateurs. Leurs revêtements n’avaient de toutes les manières pas résisté aux multiples canicules et épisodes excessivement froids, entraînant fontes et fissures à répétition. Seuls les trottoirs sont désormais renforcés, mais ne permettent plus l’accès qu’aux véhicules tout-terrain, car trop abîmés.  

Lorsque la ville est approvisionnée en électricité – ce qui est de plus en plus rare – les tramways automatiques fonctionnent encore. Les métros, transformés en ville souterraine à l’écart des aléas climatiques, ont été abandonnés.

  • Allez mon Jolly, nous y sommes presque, Pablo nous attend. Il ne reste plus que la butte Montmartre à grimper, nous ferons une pause à l’édicule, comme d’habitude.

Je le sens transpirer anormalement.

Mon cœur s’accélère. Nous devons nous arrêter. Je ne veux pas qu’il attrape un coup de chaud.

Comme dans tous les quartiers, de nombreux abreuvoirs ombragés sont mis à disposition par la bio-région, je les cherche partout. Arrivés rue Houdon, mon regard est attiré par la devanture d’un ancien McDonald’s désaffecté.

  • Là !

Je saute à la hâte, le laisse boire quelques instants, retire les linges durcis par sa transpiration et le soleil, empoigne le pommeau et l’arrose abondamment d’eau fraîche. Je réitère l’opération.

  • Repose-toi mon Jolly.

Pendant qu’il souffle, je lis attentivement le panneau d’instruction. Chaque passant.e se doit de restocker la station. Je récupère la fourche, la dépose dans la brouette et traverse la rue en trottinant. Le local de l’ancien fast-food a été réquisitionné par les groupes locaux pour servir d’entrepôt pour le foin, cela me fait sourire.

  • Ohhh une mésange bleue !

Je l’observe attentivement, il faudra que je la décrive dans mon carnet pour en parler à mon père.

En un quart de seconde – alors que je regardais évidemment ailleurs – la roue se coince dans un trou, se bloque, et me catapulte tête la première dans la brouette. Je me relève comme si de rien n’était, les cheveux pleins de paille, en espérant que personne ne m’ait vue.

  • « Regarde devant toi Roxane !!! Tu ne changeras donc jamais ? »

Après avoir fait le chemin inverse – sans trottiner – je repose les linges rincés et rafraîchis sur son dos, passe ma main sur son encolure et lui grattouille affectueusement la gorge. Il me met un coup de tête et me souffle dessus. J’attrape délicatement ses joues entre mes mains, pose mon front contre le sien et décoiffe sa crinière blonde pour l’embêter. Il pose sa tête sur mon épaule, me raconte quelques petites histoires avec sa respiration, puis me pousse, il est prêt à repartir.

  • J’aurais du t’appeler Mowgli, pas Jolly Jumper, espèce de canasson d’amour.

Lui, c’est « mon » cheval. Jolly Jumper, Jolly, Jojo, Jobi Joba. J’aurais aimé ne pas avoir à lui faire subir tout ça, ne pas l’exploiter, mais nous, peuple, n’avons plus réellement le choix.

  • Allons récupérer Pablo, nous partons tous les cinq à Bayonne pour l’été dans quelques jours. Eva nous rejoindra plus tard une fois sa saison maritime terminée. Elle aime décidément l’océan autant que sa maman.

Il est 11h37 et depuis le début des années 2030, les horaires de travail ont été réaménagés de mars à octobre. Les journées commencent à 6h30, juste avant le lever du soleil.

Nous sommes en 2041 et bien que de nombreuses activités restent basées à Paris, les canicules à répétition rendent la capitale invivable. Elles vident d’ailleurs la ville de ses habitants pendant de longs mois, jusqu’à leur retour – lorsqu’ils reviennent – pour l’hiver. Les appartements sous les toits ne sont pour la plupart plus habitables six à huit mois dans l’année, et donc abandonnés et/ou transformés en squats. Après une hausse continue des loyers depuis les années 2000, le phénomène s’est brusquement inversé à partir de 2024. Les murs parisiens ne valent quasiment plus rien.

Nous ne le savions pas encore, mais c’était le début de l’exode urbain.

Nous sommes en 2041 et depuis maintenant 13 ans, plus aucun véhicule thermique ne sort d’usine, ce pour deux raisons : les émissions de CO2 dévastatrices, et la santé publique

Les seules voitures encore en circulation sont celles bichonnées par les garages clandestins, mais elles ne s’aventurent jamais en ville.

Une fois Pablo récupéré, nous tournons à droite après avoir descendu la rue Lepic, et Jolly s’arrête sans que je ne lui demande quoi que ce soit, il a beau faire le dur, il sait que j’aime m’arrêter ici.

Pablo ne dit mot – il ne voudrait pas trop s’avancer – mais l’histoire semble se répéter, car c’est ici qu’il a rencontré la belle Ekaitza quelques semaines auparavant. Il se rappelle de cette première nuit étoilée à danser, car oui, on voit de nouveau les étoiles à Paris.

Plus le temps passe plus les époques se rejoignent, plus le présent ressemble au passé. Comme si « notre » époque n’avait été qu’une anomalie.

Fin.



En savoir plus au sujet de la campagne #OnVeutRespirer de Greenpeace.


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Poke : Elvire et son poney !

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