Comme à chaque réveil depuis maintenant quelques semaines, il me faut un temps d’adaptation entre le moment où j’ouvre les yeux et celui où je finis par accepter que la réalité dans laquelle j’émerge n’est pas le fruit de mon imagination.

11h45

Non Roxane, ne te pince pas, tu as déjà essayé hier, et ça ne fonctionnera pas demain non plus.

Ma joue droite repose encore sur l’oreiller et la luminosité de la fenêtre couverte par un drap bleu face à moi annonce un temps radieux. L’ambiance colorée de la chambre est très douce.

Je ne bouge pas, je pense sans penser, les yeux dans le vague, à tout ça, continuellement.

J’ai mal à la tête. Et j’ai chaud, beaucoup trop chaud.

J’attrape la couette et découvre mes jambes pour me rafraîchir.

Les nuits sont froides et les journées caniculaires, il ne manquait plus que ça, mais nous ferons avec.

Toujours allongée, il me suffit de tendre la main pour atteindre le sol et la poser sur la moquette grise toute douce, que je caresse machinalement quelques instants. J’attrape mon téléphone posé un peu plus loin et le retourne pour regarder l’heure, il est presque midi. J’aurais aimé dormir un peu plus longtemps.

Je transpire.

Je tremble aussi parfois, de plus en plus souvent.

Mon organisme tout entier réagit à chaque potentielle source d’anxiété, et le simple fait de désactiver le mode avion en est une.

Mon esprit lui, est étonnamment assez calme, en apparence tout du moins au vu des symptômes physiques, mais il faut croire que je me suis tellement torturée que je ne ressens désormais plus rien. Parfois, vous avez si faim que vous n’avez plus faim, et c’est exactement ce que je ressens mentalement. Mon cerveau, que j’aime personnifier tant il n’en fait qu’à sa tête, semble résigné malgré les signaux d’alarme de son enveloppe corporelle.

12h

J’entends mon téléphone vibrer au sol à la réception des notifications de la nuit et de la matinée. Les nouvelles ne sont plus jamais bonnes, et je n’ai pas encore la force de les consulter.

Je me retourne sur le dos, le regard fixé sur le plafond, les pensées sur pause, et tente de masser mes joues pour faire passer la douleur. Lorsque je suis stressée, je grince des dents. Et lorsque je suis particulièrement angoissée, c’est la totalité de mes dents qui s’aimantent, jusqu’à me rendre malade et me bloquer occasionnellement la mâchoire. Alors que je pratique des points de pression, je conscientise que ces crampes me rappellent ces moments de l’enfance où je passais mes journées à mâcher des chewing-gums irraisonnablement, combinés aux douleurs ressenties lorsque je soufflais trop fort dans les ballons d’anniversaire pour tenter de les gonfler.

Pour ne rien arranger, l’une de mes dents me fait souffrir, mais je ne pourrai pas voir de dentiste avant des semaines, voire des mois, alors je prends mon mal en patience.

Je tourne ma tête à gauche, il dort encore paisiblement. Je l’observe. Sa peau dorée, ses cils noirs, son nez, sa bouche, ses cheveux doux, sa barbe, que je caresse affectueusement. Sa présence me rassure.

Nous nous endormons tard.

Nous aimons la nuit.

Chaque minute de jour anesthésiée par le sommeil est un moment de tranquillité de gagné, alors l’ambiance nocturne, ce refuge, est devenu le sas de décompression dont nous profitons sans modération jusqu’à tomber de fatigue.

Mais la nuit de dimanche, tout a changé.

Hier matin, j’ai espéré m’être trompée, avoir rêvé, et pourtant, cette nuit, tout a recommencé.

12h15

Allez Roxane, lève toi ! Arrête de te faire des films, la situation est déjà assez dramatique comme ça.

Je ne marche pas droit, j’ai la tête qui tourne. Mes pas semblent aussi lourds que ceux d’un éléphant, mais je parviens à me traîner jusqu’à la cuisine pour préparer mon thé à la menthe.

J’exagère, je suis simplement mal réveillée, volontairement je crois.

Mes matinées se ressemblent.

La luminosité hors de la chambre m’éblouit et accentue mon mal de crâne.

12h20

J’allume mon ordinateur et le pose sur le canapé, le temps qu’il démarre.

Mon thé fumant dans la main gauche, mon téléphone dans l’autre, je fais en sorte de m’asseoir en tailleur devant la porte-fenêtre en tentant de ne pas tout faire tomber. Heureusement que ma cheville va mieux et que nous faisons du sport quasiment tous les jours, je maîtrise.

Mon premier réflexe est de passer la tête par la fenêtre pour ressentir le vent sur mon visage, cela me fait du bien.

Je me sens mieux et je peux désormais apprécier le soleil sur ma peau malgré la chaleur écrasante. Je ferme les yeux quelques instants et profite du moment présent. J’essaie de ressentir tous mes sens. J’écoute, je respire, je touche le bois chaud du rebord de la fenêtre, puis j’ouvre les yeux, j’observe, et enfin je déguste mon thé avec plaisir. Avant, je ne mettais jamais de sucre dans mes boissons chaudes, mais je trouve ça meilleur, et plus le confinement avance, plus la notion de plaisir empiète sur mes habitudes de vie. La nourriture bien cuisinée est si réconfortante. Je me suis d’ailleurs prise de passion pour « Ugly Delicious » sur Netflix, au grand dam de Monsieur. Je me promets de préparer de délicieux mets lorsque nous aurons de nouveau accès à tous ces produits.

Mon regard se pose sur les tuiles orangées du toit d’en face, puis sur ce petit oiseau qui chante, heureux comme tout.

12h35

Mon téléphone vibre sur le parquet, je le prends en main. J’hésite à désinstaller les applications de la presse généraliste, mais je suis toujours abonnée à leurs alertes, au cas où. Je ne consulte quasiment plus que Twitter, sur lequel je me suis créé une liste de journalistes indépendants considérés comme fiables.

Mon pouce glisse machinalement sur l’écran.

Et, je manque de recracher mon thé.

J’allume la télé et mets la 27, j’attends le prochain journal avec impatience. S’ils n’en parlent pas, c’est que j’ai raison de m’inquiéter. Les chaînes n’émettent plus que par intermittence, la plupart des programmes pré-enregistrés ayant été épuisés depuis plusieurs semaines, à l’exception de Koh-Lanta et Top Chef. Il est d’ailleurs très étrange de tomber sur certaines émissions avec public, tout cela semble si lointain. Les flashs d’informations sont entrecoupés de spots de prévention ; de programmes éducatifs mis en place par le ministère de l’Education nationale pour que les élèves puissent suivre leurs cours ; de formations aux premiers secours délivrées par le ministère des Solidarités et de la Santé face à la saturation des hôpitaux ; et de cours de gym et renforcement musculaire proposés par le ministère des Sports.

12h45

Plus de 830 000 morts dans le monde, des millions de contaminés. C’est un cauchemar. Et le pic de l’épidémie mondial n’est pas encore atteint.

Rien sur cette nuit.

J’ai mal au ventre. Je pose mon bras sur l’accoudoir du canapé et sens mon coude craquer, mon psoriasis est revenu et il empire.

Ce n’est pas possible, je me trompe forcément.

Pourquoi n’en parlent-ils pas ?

Pourquoi ai-je entendu ces moteurs au loin, en pleine nuit ? Ces vrombissements, désormais clairement perceptibles dans le calme ambiant, viennent sûrement de l’aérodrome de Melun Villaroche, dont les 1951 mètres de pistes peuvent accueillir les petites carlingues d’aéronefs de type Beechcraft, Daher-Socata, Cirrus, Cessna, ou encore Diamond. Mais où vont-ils ? Qui transportent-ils ? Pourquoi ? Qui sont ces personnes qui ont l’autorisation de décoller et de fendre la nuit alors même que le couvre feu est en vigueur ?

Au fond de moi, je sais, je sais exactement ce qu’il se passe même si je ne veux pas y croire.

Je le refuse.

Non, cela n’est pas en train d’arriver.

Non.

Je retourne sur Twitter.

Le même ballet s’opère visiblement depuis quelques jours au Bourget, premier aéroport d’aviation d’affaires en Europe. Hier matin, le lundi 4 mai 2020 entre 4h et 5h, quatre gros porteurs ont décollé.

Je réfléchirai à tout cela plus tard, je dois me préparer, c’est bientôt l’heure de notre convocation pour le rationnement.

Aucun retard n’est toléré.

13h

J’écris.

Je veux tout documenter, pour me souvenir de chaque instant. Ecrire pour me rappeler, écrire pour documenter ce moment de l’histoire.

14h30

Je dévale les escaliers en manquant de rater une marche, comme à mon habitude, ouvre la porte d’entrée et attrape mes baskets blanches sur le palier. Au moins, elles ne risqueront pas d’être décolorées.

Je les enfile, les lace avec attention, puis les retire à la va-vite en grognant. Roxane, cesseras-tu un jour d’être tête en l’air ? Je ne crois pas. Je peste fort contre moi-même, j’ai oublié de mettre ma combinaison et je suis pressée.

Depuis le début du second confinement, strict cette fois-ci, nous ne pouvons plus sortir sans équipements homologués. Nous ne pouvons d’ailleurs plus sortir du tout, hors urgences et rationnement. Au moins, nous disposons désormais de protections, commandées fin mars à la Chine et depuis fabriquées sur notre territoire au moyen d’industries entières reconverties. C’est un soulagement.

Une fois emmitouflée, je prends soin de faire adhérer le masque à ma peau, les cheveux bien attachés, puis resserre la capuche et les manches. Je transpire déjà. Je me demande comment font les personnes travaillant depuis des mois dans ces conditions. Le masque m’empêche de respirer à pleins poumons, j’ai l’impression d’étouffer.

Je m’aperçois dans le reflet de la vitre. J’ai l’air d’un mix entre Calimero et la Schtroumfette. Je ris. Je ris et je me rends compte que je ne conscientise la gravité de la situation que par intermittence et en ce moment, j’ai littéralement l’impression d’être un robot sans cœur ni émotion qui n’arrive plus à ressentir quoi que ce soit. Mon cerveau me protège en anesthésiant mon rapport à la réalité et en me plongeant dans un déni parfois imperceptible. Je ne suis plus qu’un corps physique réagissant automatiquement à des stimuli, dont la passagère ne réalisera que bien plus tard l’ampleur de la situation vécue.

Malgré les circonstances, je suis ravie de prendre l’air.

J’attends l’autorisation de partir, assise sur le pas de la porte les yeux rivés sur mon téléphone, en prenant bien garde à ne pas déchirer ma combinaison. J’espère qu’il n’y aura pas de retard, j’ai l’impression d’être dans un sauna et je n’en peux déjà plus.

Je vérifie ma feuille de route du jour. Elle a été modifiée ce matin. J’ai deux colis à livrer sur le retour que je dois déposer à deux adresses différentes. Il s’agit certainement de voisins en quarantaine ou de personnes âgées n’ayant pas de smartphone.

Mon téléphone vibre et me confirme que je peux commencer à avancer. J’aimerais faire un petit détour par le champ juste à côté et me rouler dans l’herbe, mais l’obligation de suivre un itinéraire précis m’en empêche. Tout est fait pour que personne ne se croise et je m’y plie sans broncher.

Les rendez-vous, chronométrés, s’enchaînent toutes les dix minutes.

Depuis fin avril, nos téléphones sont officiellement trackés, et nos déplacements aussi. L’application de gestion de rationnement, obligatoire et indispensable pour récupérer nos colis au moyen de QR Codes, est devenue le principal outil de gestion de la crise alimentaire et sanitaire, permettant non seulement une surveillance stricte du confinement, mais surtout une répartition équitable des denrées et équipements. En plus de la nourriture, nous pouvons y commander des médicaments et produits d’hygiène, payants sous conditions de ressources, et eux aussi rationnés. Les colis postaux en attente y sont également mentionnés, et doivent absolument rentrer dans le cadre des commandes nécessaires, le reste étant interdit après la surconsommation du mois de mars ayant submergé les transporteurs.

Chaque entorse aux règles entraîne une amende immédiate pouvant aller jusqu’à 1500 €.

Je suis fascinée par cette logistique millimétrée, et par la fusion de tous ces services.

Une vingtaine de minutes à pied est nécessaire pour accéder au parking de la place commerçante de la ville, réquisitionnée par l’armée. Je croise un puits sur la route et me penche au-dessus quelques secondes. Le seau est toujours attaché au bout de la chaîne, mais le tunnel est sécurisé par une grille. Sa fonction n’est plus que décorative, pour le moment.

À l’approche du lieu, mes sens sur-sollicités, me rendent nerveuse. Mes poumons me piquent. L’odeur de javel utilisée pour désinfecter les rues est amplifiée par la chaleur et le bruit du drone mi-abeille mi-tondeuse à gazon qui se balade au dessus des tentes pour je ne sais quelle raison bourdonne dans mes oreilles. Le panneau brun des avis de décès – nombreux – devant le bureau de Poste m’angoisse terriblement, je ferme les yeux tourne la tête, j’aurais préféré ne rien voir.

Dire qu’il y a quelques semaines, nous faisions encore nos footings sur les berges. Dire qu’il y a quelques semaines, nous pensions encore que tout allait rentrer dans l’ordre.

Nous sommes le mardi 5 mai 2020, et nous vivons depuis 16 jours une deuxième phase de confinement décrétée le 20 avril après le rebond spectaculaire de l’épidémie survenu lors de l’assouplissement du premier au début du mois.

Mais passons.

15h15

Je m’arrête au marquage au sol et attends mon tour.

J’aperçois deux autres personnes qui attendent de l’autre côté. Nous nous regardons. J’essaie de sonder leurs émotions. Ces deux femmes sont-elles aussi perdues que moi ? Je croise le regard de l’une d’entre elles et les rides d’expression que j’aperçois se dessiner autour de ses yeux semblent indiquer un sourire, auquel je réponds immédiatement avec joie. C’est dingue ce que le contact humain peut manquer, et ce que l’on peut se rendre compte de ce que l’on a, lorsqu’on le perd.

Ces deux femmes doivent avoir entre quarante et cinquante ans, et ont toutes les deux plusieurs cabas, elles doivent être mères de famille. L’une d’elle a retiré sa capuche sans doute à cause de la chaleur et ses racines grises sont apparentes. Si je compte le nombre de centimètres de la repousse, cela correspond plus ou moins au début du premier confinement. Je regarde la forme de mes ongles à travers les gants. Quelle idée d’avoir fait poser ce vernis permanent dont je ne sais plus me débarrasser !

J’entends mon nom.

J’avance.

Je déverrouille l’application à l’aide de l’empreinte digitale de mon index et me présente au premier contrôle, après avoir scanné le QR Code sur le panneau.

On prend ma température à distance, puis on me confirme que je peux entrer. J’observe les sacs disposés méthodiquement sous la tente un peu plus loin. Les denrées entreposées au sol transpirent elles aussi. Je vois perler les gouttelettes de condensation sous le plastique transparent.

Je dois d’abord me faire dépister. Si je suis testée positive, je serai immédiatement placée en quarantaine. Ce n’est pas le cas, heureusement.

Je suis agréablement surprise par le contenu des deux sacs, les denrées alimentaires sont majoritairement locales et végétariennes. Les maraîchers du coin ont été réquisitionnés et nous ne manquons pas de produits frais. La grande distribution en prend un coup mais les producteurs locaux tournent à plein régime, ce qui me réchauffe le cœur. Je suis également surprise de découvrir que les produits d’hygiène type cotons sont réutilisables et que les savons et shampoings sont solides afin de ne pas surcharger les services de collecte des déchets tournant au ralenti.

Qui l’eut cru. C’est quand même dingue qu’il faille vivre ce genre de catastrophes pour en arriver là.

Bref.

J’ai l’air d’un bourricot et je dois encore récupérer un colis. Je découvre qu’il s’agit d’une bouteille d’oxygène accompagnée de matériel médical et d’un fascicule. Les hôpitaux civils sont débordés et les appuis militaires aux abords des villes et villages ne suffisent plus. Les familles des malades doivent donc les prendre en charge elles-mêmes au moyen de formations dispensées sur internet.

J’avance vers la dernière tente et je récupère notre courrier. J’en profite pour poser tous mes sacs sur la table de droite et scanner tous les codes pour accuser réception des colis.

Au retour, le chant des oiseaux et la brise tiède caressant les feuilles des arbres me réconfortent. Tandis que l’humanité souffre et suffoque depuis des mois, la nature respire enfin. Le repos dont la Terre profite depuis janvier va bien au-delà de tout ce que j’avais pu imaginer en tant que militante écologiste. Mais je ne voulais pas que cela se passe comme ça, pas si vite, pas si brutalement, pas si dangereusement. Je me surprends parfois à m’en vouloir d’avoir espéré si fort que les humains paient enfin pour leurs actes immondes et délibérés.

Allez, courage Roxane, pense à la douche fraîche que tu prendras en rentrant. Je respire un bon coup.

J’arrive au point de livraison et dépose le sac, à quelques mètres de la porte. Mon épaule droite est soulagée. Quelques minutes plus tard, je reçois un accusé de réception, je suis contente.

16h15

Arrivée dans la cour, je retire ma combinaison par les poignets en la roulant consciencieusement comme vu en formation, et laisse le tout sur le pas de la porte. Je profite du tuyau d’arrosage pour rincer mon fardeau, puis le laisse sécher.

16h25

Je prends soin de ne rien toucher et file sous la douche. Je remarque les traces rougies de la capuche sur mon front, c’est irrité et douloureux.

17h

C’est l’heure de notre séance de sport. Nous suivons les programmes à la télévision, qui sont de bonne qualité. Après avoir couru quasiment chaque jour lors du premier confinement, nous nous sommes habitués à faire du sport ici.

18h

Je reprends une douche, pas très écolo me direz vous, mais le sport est primordial dans ces circonstances.

18h30

Nous dansons et rions sur la chanson No puedo mas de Raulin Rodriguez. Je l’ai forcé à prendre des cours de bachata grâce à des tutoriels, il est ravi, haha.

19h

Je m’installe sur le canapé pendant qu’il prépare à manger. Nous ne mangeons plus qu’une fois par jour, le soir, comme si le rythme de notre organisme était en fait celui-ci, faisant fi des recommandations nutritionnelles habituelles sponsorisées par le lobby agro-alimentaire. En savourant mes patates sautées à l’ail, je conscientise le deuil des produits importés, que nous ne sommes pas près de revoir.

19h45

Le journal nous informe que le Mexique, peu touché par la pandémie, a fermé ses frontières et refuse désormais l’accès à son territoire aux Américains, très durement impactés et paniqués. Il en va de même pour l’Afrique, qui a fermé ses ports et expulse depuis plusieurs semaines les plaisanciers européens qui tentent de rejoindre les côtes par la mer. Le continent entier se referme sur lui-même pour se protéger.

L’Asie de l’Est, complètement remise depuis la mi-avril, est également totalement inaccessible.

L’histoire est en train de prendre un tournant inattendu.

20h

C’est l’heure. Ce mardi soir, comme presque toutes les semaines depuis début mars, la quasi-totalité des français est derrière sa télé pour regarder l’allocution du chef de l’Etat.

Il apparaît à l’écran.

Mon dieu.

Non.

Non, non, non !!!

Une décharge d’angoisse monumentale parcourt mon corps. Je me mets à frissonner. Seule la peur ressentie lors de certains cauchemars pourrait s’apparenter à ce que je ressens actuellement. Je cours vomir aux toilettes, l’estomac totalement retourné. Je tremble.

Ce que je redoutais arrive.

Le décor a changé, où sont donc les dorures de l’Elysée ?

Je me jette sur mon ordinateur pour tenter de me rassurer mais non, aucun déplacement officiel n’a été annoncé. Il a quitté la France en douce.

J’attrape mon téléphone. Twitter s’affole, je ne suis pas la seule à l’avoir remarqué.

Je comprends instantanément le ballet des avions depuis le Bourget, ce qui confirme mes craintes. Ils sont en train de fuir, ils sont en train de nous abandonner à notre sort. Ils ne contrôlent plus la situation.

Les riches trouvent les moyens de fuir, avant que les guerres civiles n’éclatent.

20h15

Je ferme les yeux, respire, et commence à m’organiser dans ma tête. J’appelle mes parents et mes frères pour nous mettre d’accord sur un point de rendez-vous, avant que les lignes téléphoniques ne soient saturées.

Nous préparons nos affaires pour aller chercher de l’essence tant que les stations sont accessibles.

Ça y est.

Tout va basculer, c’est imminent.

Nous sommes le 5 mai 2020 et le monde vacille.

Rien ne sera jamais plus pareil.

Si seulement nous avions pris la mesure de la catastrophe à venir lorsqu’il en était encore temps.

Moi qui pensais que ma génération et les suivantes mourraient du réchauffement climatique, toutes les cartes sont désormais rebattues.

Tout est maintenant possible.

Fin.


Ne prenons pas tout cela à la légère, et surtout, restons chez nous.


Découvrir le monde de 2036.


Je vous encourage fortement à prendre connaissance des contenus ci-après, qui complètent cette fiction.



Antonio Garcia Martinez, ex-chef de produit chez Facebook et ex-conseiller de Twitter, a lui décidé de déménager sur une île où il a construit des abris et installé des générateurs et des panneaux solaires. […] Marvin Liao, un associé de 500 Startups, une société de capital-risque, basée à San-Francisco, se prépare également à cette « fin du monde », en achetant des armes et en apprenant à pratiquer le tir à l’arc. . Selon Reid Hoffman, fondateur de LinkedIn, interviewé par le New-Yorker, « plus de 50 % des milliardaires de la Silicon Valley ont acquis ‘une assurance apocalypse’ ». Il affirme que la Nouvelle-Zélande est un refuge très prisé. […] Si les survivalistes craignent les catastrophes naturelles et les attaques nucléaires, les entrepreneurs californiens appréhendent surtout les catastrophes humaines. […] Les élites de la Silicon Valley se préparent donc au pire. Les treize heures d’avion qui séparent San-Francisco d’Auckland, la ville la plus peuplée de Nouvelle-Zélande, ne semblent soudainement plus très longues. Beaucoup voient dans la Nouvelle-Zélande, pays isolé, la meilleure garantie de leur survie. En effet, cet archipel possède un climat tempéré, une démocratie stable et est loin de tout. Un havre de paix pour fuir les conflits.

Louise Hernant, Pourquoi les élites de la tech se ruent vers la Nouvelle-Zélande. Les Inrockuptibles, le 5 février 2018

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