Ce contenu a été produit en collaboration avec la Fondation Abbé Pierre, Greenpeace France, le Réseau Action Climat, et le Secours Catholique-Caritas France.
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Paris, le mercredi 10 novembre 2027, 18h02.

Il fait déjà nuit.

Les yeux fixés sur la lampe de mon bureau éclairé, je souffle machinalement et observe, comme une enfant, la buée se répandre autour de moi. Elle semble transportée par des courants d’air invisibles, jusqu’à devenir elle-même, imperceptible.

Et puis.

La nostalgie. La haine. La culpabilité. L’exaspération.

Le dos calé contre l’assise douillette de mon canapé, je penche ma tête en arrière et expire à nouveau, à la manière des acteurs américains des films d’époque fumant leurs cigares. Fascinant. Cette brume est fascinante.

Il paraît que la quantité d’eau moyenne contenue dans un organisme adulte est de 65%, soit environ 45 litres d’eau pour une personne pesant 70 kilogrammes. Mais comment cet état liquide passe-t-il de la bouche aux cellules, aux espaces intracellulaires, au sang et à la lymphe, pour finalement s’extirper via les poumons par la respiration après avoir tant voyagé ? Transpire-t-on aussi au repos ? La peau respire-t-elle ?

Depuis que mon temps de cerveau n’est plus accaparé par toutes les distractions que nous pensions maîtriser, j’ai l’impression de vivre un nouveau type d’émancipation, et de regagner ce si précieux temps de réflexion.

La tête dans les nuages, j’imagine les petits chariots remplis de capsules transparentes, poussés par les sympathiques personnages rouges du dessin animé Il était une fois la vie. Je souris. Je souris, mais mes joues me brûlent. Mes gerçures me ramènent à la réalité.

Je retire ma moufle et observe ma main, soigneusement positionnée entre la lumière blanche et chaude me faisant face et mon regard. A contre-jour, le duvet hérissé recouvrant ma peau se transforme en fils dorés, et je crois pouvoir attester que les glandes sudoripares fonctionnent également au repos, au vu de l’apparente vapeur émanant de ma surface cutanée. Ou alors suis-je totalement éblouie. Je plisse les yeux. Je vois la forme de l’ampoule qui était face à moi se balader sous mes paupières.

Bravo Roxane.

Toujours les yeux fermés, j’entame une gymnastique des sourcils tout en tentant de faire disparaître le halo de lumière. Mes pauvres sinus – inflammés – n’aiment pas tellement l’exercice. Je les masse avec mes mains encore tièdes, jusque sous mes pommettes.

La sonnerie stridente de mon Nokia m’arrache à mes petites expériences.

D’ores et déjà emmitouflée, j’enroule mon écharpe autour de mon cou et me sers de ma propre respiration pour me réchauffer le visage, tout en avançant vers le bureau. L’antenne est quasiment gelée.

  • Allo ?
  • J’ai trouvé deux chauffages d’appoint ma chérie, je rentre bientôt !
  • Dépêche-toi mon amour, j’ai peur

Les radiateurs tournent à plein régime, et pourtant. Et pourtant, l’air est gelé. Je savais mon appartement mal isolé, mais pas à ce point. Je profite du fait d’être debout pour accrocher une deuxième couverture à la tringle du rideau. Nous calerons ensuite les coussins sur la porte d’entrée pour éviter que l’air ne s’infiltre trop.

Je m’agace. Je n’aime pas le savoir dehors trop longtemps dans ces conditions.

Il fait 4 degrés à l’intérieur, – 26 à l’extérieur. Je n’avais jamais vu ça. Il est d’ailleurs prévu que les températures baissent cette fois-ci jusqu’à -34 degrés à Paris, encore une surprise du changement climatique à laquelle nous ne nous attendions pas. Et pendant ce temps, les décideurs responsables de ces tragédies en cascade sont bien au chaud dans leurs jolis appartements.

J’attrape ma radio, que j’éteins aussitôt, je n’en peux plus de leurs discours infantilisants, arrogants et hypocrites. Je peste tout en pianotant sur les touches froides de mon téléphone, sur lequel je prends des notes. Cela fait deux ans que les entreprises Fair Phone et Nokia se sont associées pour ressortir des appareils servant uniquement à téléphoner, bien plus solides et durables. L’espionnage des individus, la raréfaction des ressources, les ruptures énergétiques et les températures extrêmes auront eu raison de nos sacro-saints smartphones, qui ne servent plus que de compagnons aux tiroirs, et qui ne s’allumeront certainement plus jamais.

J’entends la clé dans la serrure. J’accours pour le prendre dans mes bras, soulagée.

Après avoir dîné, nous nous installons et ne dormirons qu’à tour de rôle jusqu’au petit matin, dans le cas où l’électricité de l’immeuble ne tiendrait pas le coup. Nous sommes collés l’un à l’autre, épuisés, décontenancés, mais ensemble. Je ne peux m’empêcher de penser aux personnes moins chanceuses que nous. Mon front est si froid qu’il me fait mal. Je garde le thermomètre près de nous, et m’assoupis.

Le jeudi 11 novembre 2027, 6h08.

J’émerge doucement. L’électricité a finalement tenu. Il fait presque bon. Je le regarde, les yeux embués. Il me caresse le front, et y dépose un baiser, que je lui rends, tout engourdie.

Nous n’osons pas allumer la radio.

Il tourne finalement le bouton, l’air grave. Les battements de mon cœur s’accélèrent. La journaliste à l’antenne ne peut retenir ses sanglots, au moins 532 personnes sont mortes de froid cette nuit, chez elles.

Fin.


La précarité énergétique concerne les ménages vivant dans des passoires énergétiques, ceux qui sont en situation d’effort énergétique excessif, et ceux qui déclarent avoir régulièrement froid à leur domicile, du fait de restrictions volontaires liées à leur situation financière, ou du fait de leurs conditions d’habitat. D’après ces indicateurs, 5,6 millions de ménages seraient en précarité énergétique en France, dont 2,3 millions de ménages modestes. Cela représente 20,4% des ménages.

D’après une étude économétrique de l’OFCE, le fait d’habiter dans un logement difficile à chauffer accroît de 50% le risque de se déclarer en mauvaise santé.

Ce jour, le mercredi 10 novembre 2021, a lieu la première édition française de la Journée contre la précarité énergétique. Avec l’accroissement de la précarité, la mauvaise qualité énergétique de millions de logements et l’augmentation des coûts de l’énergie et du logement, de plus en plus de ménages n’ont pas les moyens de se chauffer correctement, ou se ruinent pour le faire, avec de graves conséquences sur leur santé et leur budget. Au carrefour des enjeux sociaux et écologiques, la précarité énergétique est une forme de mal-logement qui touche 12 millions de personnes en France. Pourtant, ce phénomène massif est encore trop souvent absent de la conscience collective et des médias, alors que le grand chantier de la rénovation énergétique et la lutte contre le mal-logement devrait mobiliser toutes les énergies. Vingt organismes impliqués dans la prévention de la précarité énergétique, la lutte contre l’exclusion et le réchauffement climatique sont à l’origine de cette journée nationale. Présente sur tout le territoire au travers d’une campagne de sensibilisation et d’événements ouverts au grand public, cette journée doit permettre de rendre visible ce phénomène auprès des décideurs nationaux et du grand public, en valorisant les initiatives publiques et associatives de lutte et de prévention territoriale.

Pour plus d’informations, rendez-vous sur le site internet de la Journée Contre la Précarité Energétique.


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(2 commentaires)

  1. Quelle magnifique écriture ! Merci pour ces moments hors de l’espace mais qui font tellement réfléchir.
    Bonne continuation

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