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Chaque épisode est divisé en quatre parties, diffusées en stories Instagram du lundi au jeudi à 17h30.

Paris, le dimanche 25 avril 2032


J’ai encore trainé.

Ce n’est ni le bon jour, ni le bon horaire pour aller à la laverie. J’espère qu’une machine sera disponible. Qui ne tente rien n’a rien, me direz vous. C’est d’ailleurs ce que je me dis aussi.

Rares sont ceux qui ont encore une machine à laver chez eux. Les appareils ménagers sont désormais pour la plupart mutualisés, et très bien entretenus. Nous nous sommes organisés.

Pourquoi avoir attendu de ne plus avoir la possibilité de faire autrement, pour agir de façon logique ?

À la manière des trainées de condensation que les avions dessinaient, le passé a lui aussi laissé des traces dans mon esprit. Je tente bien de lâcher prise. Certaines choses s’estompent. Mais je me demande toujours, pourquoi ?

Parfois, j’ai l’impression que mes souvenirs se modifient, et que mon présent aussi, sans que je ne puisse vraiment m’en rendre compte. Et pourtant, j’ai cette sensation étrange que je ne saurais pas réellement expliquer. J’ai l’impression d’être ici, et à d’autres endroits en même temps.

Le ciel gronde. L’air est parfumé de notes d’épices et de guitare. Quel délicieux mélange. Le temps est si lourd que l’on se croirait sous les tropiques. Les moustiques aussi d’ailleurs. Encore un orage.

La tête en l’air, obnubilée par le contraste entre les nuages sombres et la couleur orangée des cheminées parisiennes me faisant face, je gambade sur le passage piéton sans crier gare, comme avant. Heureusement que les voitures sont désormais moins nombreuses, et que ceux qui se risquent encore à conduire par ici font attention.

Argggh !!!

Il ne manquait plus que ça. Ma chaussure est encore restée collée au revêtement fondu. Je n’arrive pas à me dégager.

Calme toi Roxane ! Zennn !

Concentrée sur ma basket écrue devenue zébrée, je remarque le sol aux alentours. Les vestiges de l’ancien monde sont aujourd’hui particulièrement jolis. La route me ferait même penser au kintsugi, cette tradition japonaise consistant à réparer les céramiques avec de l’or. En l’occurrence, il s’agit ici de goudron craquelé par les derniers hivers glacials, dont les fissures ont été comblées par la tempête de sable du début du mois.



Tout est sombre. Je n’entends plus la guitare. Je n’ose pas ouvrir les yeux.

L’instant d’avant, j’étais sur ce passage piéton. La semelle entière de ma chaussure était collée au goudron. J’avais deux sacs sur le dos, me tenais à cloche pied, tentant d’essayer de me rééquilibrer pour ne pas mettre ma chaussette sur le sol mou brûlant et éviter de me retrouver les quatre fers en l’air. Je me rappelle avoir senti le soleil sur ma nuque, puis, plus rien.

Ça recommence. Où ai-je encore été catapultée ?

À chaque voyage, je m’arrête un instant. Je commence à être habituée. Je n’ouvre pas les yeux tout de suite. Je prends d’abord le temps de mettre mes sens en éveil et me remémore ces moments, à plusieurs reprises, comme pour m’assurer de les avoir réellement vécus, puis je les laisse disparaître à nouveau, comme s’ils étaient des rêves, au réveil. Ils sont là, nets, précis, prégnants, et cinq minutes après, ils n’existent plus. Je les abandonne. Je sais que de nouveaux souvenirs apparaîtront, qu’ils infuseront mon esprit accompagnés d’un nouveau contexte, comme si l’on chargeait un programme dans ma tête.

Le climat semble être le même, peut-être suis-je revenue au même endroit ? Ou pas. Je sens que mes mains sont appuyées sur un meuble froid, que je tâte avec attention. Je respire à pleins poumons. C’est étrange, j’ai l’impression de sentir une odeur de friture, alors que la friture justement devrait être interdite depuis plusieurs années maintenant.

Ça y est. Mon rythme cardiaque s’intensifie. Mes paupières entament leurs micromouvements ultra rapides. Les souvenirs me reviennent.

J’ouvre les yeux. Mes deux mains sont appuyées sur le lavabo. Je me regarde un instant dans le miroir. Je me regarde sans me voir, comme si je ne voyais plus que mon âme, et que mon corps était devenu un véhicule. Un véhicule que je chéris et dont je m’occupe avec attention. J’attrape le chiffon et essuie la buée sur la vitre. La pluie a cessé et il fait très chaud en ce moment. Le climat a presque l’air tropical et cela ne me perturbe même plus.

Je suis loin de ces considérations. Je vis au jour le jour, nous sommes en situation critique. Nous savons que tout va continuer à empirer, inévitablement. Nous n’avons plus vraiment le choix. Par peur, tous les gouvernements ont agi les uns après les autres à partir du milieu des années 2020. Nous n’avons plus qu’à découvrir ce nouveau monde qui nous attend et à nous y adapter, petit à petit.

J’attrape le pinceau et caresse avec une pression moyenne le carré de pigment rouge. Je trace une ligne de mon sourcils gauche à ma pommette droite. Je maquille tout le haut de mon visage avec attention.
Fichue reconnaissance faciale. Mon bras me démange. Nous sommes tous pucés. Surveillés. J’ai réellement l’impression d’être dans un film. Comme si toutes ces fictions avaient vu juste. Comme si les fictions étaient réellement évocatrices du monde de demain.

L’air est si lourd, je peine à faire tenir le maquillage. Je ne veux pas être suivie aujourd’hui. Ma liberté me manque.

J’allume la radio. Les satellites de la résistance sont enfin en place.


Pourquoi des satellites, me direz vous ? Car l’internet que vous avez connu n’existe plus. Car les infrastructures côtières ont été submergées. Car les câbles sous-marins ont été la plupart du temps mal entretenus, d’autres fois sabotés. Par eux, pour nous empêcher de nous organiser. Par nous, pour les empêcher de nous surveiller.

Des câbles sous-marins ? Oui, des milliers de kilomètres de câbles sagement posés au fond des mers et océans permettaient vos connexions, sans que vous ne le sachiez. Rien n’était magique. Vous étiez tout simplement aveuglés, car ils voulaient que vous le soyez. Ne vous en voulez pas trop, vous avez simplement réagi exactement comme prévu. Comme ils le souhaitaient.

Vous vous demandez certainement pourquoi et comment je me trouve en capacité de vous parler, depuis le futur. En réalité, je ne vous parle pas vraiment. Vous lisez simplement mes mots. Vous lisez mon carnet de bord, comme vous liriez le journal d’une personne ayant vécu dans le passé. Vous lisez actuellement mes souvenirs du futur. Comment ? Grâce aux humains des années 2300, des humains particuliers, triés sur le volet par un nouveau type de sélection naturelle, qui s’affairent actuellement à redresser le monde, pour assurer leur propre survie. Cocasse. Albert Einstein disait du temps qu’il n’était qu’illusion : “La distinction entre passé, présent et futur ne garde que la valeur d’une illusion, si tenace soit-elle.” Cela ne fait pas très longtemps que je l’ai compris. Tout semble avoir été écrit à l’avance et dans le même temps, tout semble si fragile et mouvant.

Je me regarde à nouveau dans la glace, en souriant. Toute cette histoire est complètement dingue.


La voix à la radio continue d’énumérer les dernières nouvelles. Je sais que vous aimeriez que je vous dresse la liste de tout ce qui arrivera ces prochaines années, mais je ne le ferai pas, pour la simple et bonne raison que si je vous parle aujourd’hui à travers ces lignes, c’est justement pour que cela n’arrive jamais. Je peux en revanche énumérer les événements qui se produiront à coup sûr quoi que vous fassiez désormais : la ville de Cape Town sera évacuée bien avant les années 2030, de nombreuses aires de Californie et d’Australie seront entièrement calcinées par les mégafeux …

Dois-je vraiment continuer ? Cela reste trop éloigné de vous ?

Le marché de l’immobilier urbain va s’effondrer et entraînera un exode plus ou moins important selon les actions que vos dirigeants entreprendront. Que valent les pierres sans autonomie énergétique ? Que vaut une adresse lorsqu’elle se trouve en plein îlot de chaleur sans possibilité de la rafraîchir ? Ce ne sont pas les biens qui font le luxe et le confort, ce sont l’électricité, la qualité de l’acheminement en eau potable, du circuit de distribution des ressources alimentaires, etc. Mais vous ne manquez pas encore de ces ressources, tout cela vous semble certainement encore bien loin, alors vous ne vous en rendez pas compte, malgré les signaux faibles qui se multiplient ces dernières années. Vous restez coincés dans les cases vous ayant été attribuées, malgré vous.

Les humains des années 2020 ont oublié les enseignements d’Abraham Maslow, et notamment sa pyramide des besoins.

  1. Les besoins physiologiques
  2. Les besoins de sécurité
  3. Les besoin d’appartenance
  4. Les besoins de reconnaissance
  5. Les besoins d’accomplissement de soi

Passons. Alors que je suis en train de parfaire mon maquillage asymétrique afin de ressembler à un merveilleux tableau d’art abstrait, un objet non identifié venant de la fenêtre manque de m’assommer.

Je cherche le projectile au sol.

C’est une banane.

OMG OMG OMG !!! Je passe la tête par la fenêtre et remarque les copains et copines en bas, qui eux aussi ont l’air de véritables Picasso, morts de rire.

  • Vous avez failli m’assommer !!!
  • Hahahaha ! C’est notre première récolte, elles sont excellentes ! Régale-toi et rejoins nous petite Mowgli !
  • Arrêtez de m’appeler comme ça, bande de sales gosses ! Je vous aime ! J’arrive !

OMG OMG OMG ! Je n’ai plus mangé de banane depuis … 2025 ? Quelque chose comme ça ! C’est absolument SAVOUREUX ! Un délice !

À vous, humains des années 2020, qui me lisez, blasés. Regardez donc les étiquettes de provenance des fruits et légumes de vos supermarchés, et réfléchissez un instant. La période dans laquelle vous vivez est une anomalie.

Fin.

Passez à l’épisode suivant.

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Inspirations


https://www.ipcc.ch/report/ar6/wg2/resources/press/press-release-french/
https://www.veja-store.com/fr_fr/esplar-leather-white-ea2001.html
https://www.lemonde.fr/planete/article/2019/01/29/les-etats-unis-attendent-des-records-de-froid-historiques-mercredi_5416064_3244.html
https://www.franceculture.fr/design/le-kintsugi-lart-de-reparer-les-objets-en-sublimant-les-cassures
https://www.amnesty.fr/liberte-d-expression/actualites/new-york-la-police-trace-via-la-reconnaissance-faciale-ban-the-scan
https://siecledigital.fr/2022/02/16/15-des-23-singes-cobayes-de-neuralink-sont-morts-apres-avoir-ete-implantes/
https://www.instagram.com/thedazzleclub/
https://usbeketrica.com/fr/article/15-ans-internet-mourir-noye-montee-des-eaux
https://siecledigital.fr/2022/03/01/ukraine-antennes-starlink/

(1 commentaire)

  1. J’ai été bluffé, un vrai dépaysement qui me fait des sursauts du genre « quel monde laissons-nous à nos enfants (qui s’en foutent) »

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