Lille, le samedi 11 mars 2028


La nuit a été difficile. 

Aujourd’hui, la douleur est diffuse et tire vers l’aisselle, elle est constante et l’empêche de s’assoupir autrement que sur le dos, chaque mouvement brusque la réveille instantanément, inlassablement. Parfois, la souffrance prend la forme d’une contracture, plus localisée. Elle soupire, se sent légèrement transpirante, et sourit. Étrangement, seul son sein gauche semble mal vivre le temps qui passe, côté droit, rien à signaler, pour le moment.

Elle se relève péniblement, enfile ses tongs, et appuie machinalement sur l’interrupteur, rien.

Les femmes souffrant de son mal – hors chirurgie reconstructrice, ce qui n’est pas son cas – ne sont plus opérées qu’en dernier recours, lorsque les situations deviennent urgentes. Sa fièvre apparente lui redonne espoir, une infection la ferait passer dans cette catégorie. Droite devant son miroir, le tee-shirt relevé et enroulé dans son encolure, elle s’observe. Alors qu’elle pose affectueusement ses mains sur sa poitrine, une brume envahit ses yeux, de chaudes larmes s’ensuivent. Jamais, elle n’aurait imaginé son avenir ainsi.

Les cas de ruptures de prothèses, de plus en plus fréquents, insupportent les médecins au plus haut point. Leurs activités ont été considérablement réduites depuis que l’électricité – rare – n’est plus injectée dans le réseau que de manière restreinte et aléatoire. Les actes de chirurgie esthétique, et notamment les plus problématiques, ceux dit “à renouveler”, pourtant interdits depuis sept ans, engendrent une prolifération de complications à traiter, certes non prioritaires, mais qui le deviennent toutes à un moment, prenant ainsi la place à d’autres affections plus « légitimes ». Depuis 2021, les hôpitaux fonctionnels ne sont plus accessibles qu’aux malades de type I, ceci excluant de fait les patient.e.s dont le remplacement des prothèses, facettes et autres implants est arrivé à échéance.

Il existe bien des circuits parallèles, mais trop peu fiables et surtout, dangereux. 

Les coudes sur le lavabo, la tête baissée, elle observe le filet d’eau froide, auquel elle ne s’habitue décidément pas, imbiber progressivement son gant de toilette. Le niveau des nappes phréatiques, dramatiquement bas, a contraint les autorités à mettre en place un système de rationnement afin de reculer l’arrivée du « jour zéro » auquel ont déjà dû faire face des villes comme Le Cap, São Paulo, Bangalore, ou encore Londres plus récemment. Chaque habitant n’a plus droit qu’à vingt cinq litres d’eau par jour, sans dérogation ni report d’un jour à l’autre, et, au vu de la situation, s’en contente sans rechigner. 

Le froid a tendance à resserrer ses tissus et à la faire souffrir davantage, mais heureusement, aujourd’hui, sont annoncés trente-huit degrés. 

Fin.



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Marseille, le samedi 10 janvier 2043


Attablée en terrasse, Ambre brise délicatement le coeur formé par la mousse fine et fumante surplombant son latte à l’aide de sa petite cuillère. Elle observe le liquide tournoyer et les bulles se briser, comme hypnotisée. Autrefois, elle aurait certainement photographié sa boisson, mais n’est pas mécontente de ne plus avoir ce choix.

Elle ôte ses mitaines, son polaire, ses bottes fourrées, chausse ses sandales et dé-clipse le bas de son pantalon, c’est l’heure du « switch » des températures. Elle s’est réhabituée aux plaisirs simples et profite pleinement de la brise matinale humide et tiède caressant son visage et soulevant ses cheveux. Elle ferme les yeux, ressent le soleil réchauffer sa peau gelée, profite de l’instant présent, agrippe sa tasse, et, du bout des lèvres, tente de se remémorer le goût du café, rapidement emporté par les saveurs subtiles de la caroube locale. Elle croit se rappeler du parfum du chocolat, mais n’a décidément plus aucun souvenir des expressos qu’elle avalait pourtant frénétiquement.

Il est un peu plus de 9 heures et Ambre vient d’effectuer l’enregistrement de ses bagages, limités à 15 kilos par personne. Elle louera ce dont elle à besoin en supplément sur place. Le départ est prévu pour 12h30, le temps d’embarquer les quelques 500 passagers et de faire un dernier point météo.

Les hauts parleurs du port annoncent que le départ est confirmé.

Munie de sa carte de rationnement, elle profite de l’heure qui lui reste pour se rendre dans le centre de télécommunication afin de prévenir sa famille de son départ imminent. Chaque citoyen peut encore se connecter à Internet et téléphoner, dans la limite de ses crédits mensuels. Aucune recharge ni dérogation n’est possible, et chacun s’en accommode, réduisant au strict nécessaire ses conversations.

Les tempêtes méditerranéennes, qui se forment généralement aux alentours de 11 heures et qui ressemblent à des cyclones tropicaux éclairs retombant comme des soufflés à la tombée de la nuit, ont déjà coulé plusieurs navires. Heureusement, ces dernières sont désormais identifiables et prévisibles. Aujourd’hui est une bonne fenêtre, avec un taux d’humidité satisfaisant.

Depuis les années 2020, la météo est particulièrement instable, les courants marins changeants, et les températures extrêmes. Preuve que l’incertitude était alors immense, personne ne s’attendait à ce que le changement climatique rende les nuits si fraîches et les journées si chaudes. Certains immeubles anciens ne résistent d’ailleurs pas, et s’effondrent sous la pression, tels des dominos. Heureusement, la majorité de ces habitations se trouve dans les zones inondables et ont été abandonnées depuis déjà plusieurs années.

Enfin à bord du bateau, elle observe depuis le pont le ballet des derniers chargements, et les infrastructures flambant neuves du nouveau port de l’île du 7e arrondissement, d’où l’on pouvait autrefois apercevoir les îles du Frioul, désormais submergées. Étrangement, malgré la présence de panneaux solaires et de technologies pointues, ce mélange subtil de modernité et de techniques d’antan la replonge dans les émotions qu’elle avait ressenties lors des premières images du film Titanic. Elle est à la fois excitée et inquiète. C’est la première fois qu’elle embarque sur un grand voilier, pour un voyage aussi long.

Elle qui comptait pourtant passer les fêtes de fin d’année en Amérique avec sa famille expatriée, et en dépit d’un départ reporté à trois reprises, ne ressent pas même une once d’agacement. Elle se sent au contraire pleine de gratitude, soulagée que l’emballement climatique tant redouté n’ait finalement pas eu lieu, savourant chaque instant pleinement.

En effet, au prix d’efforts drastiques et constants insufflés par les révolutions citoyennes mondiales de 2019, et malgré des hausses majeures des températures, le climat s’est enfin stabilisé en 2031, in extremis. Bien que les dégâts matériels et humains soient innombrables et considérables, les survivants se sentent extrêmement reconnaissants d’avoir la possibilité d’être les artisans privilégiés d’un monde nouveau.

Depuis 2025, plus aucun avion ne décolle, sauf exception gouvernementale, et ce sont désormais les cargos à voiles qui permettent aux citoyens et marchandises de parcourir le monde, plus lentement, plus équitablement, en conscience, et au rythme de la nature.

Seuls deux ports français ont pour le moment été réhabilités depuis la fonte des glaces, le Havre et Marseille. Quant à celui de Rennes, en travaux depuis quelques mois, il permettra également de relier l’île de Bretagne au continent par un viaduc.

La civilisation humaine ne s’est pas effondrée.

Fin.


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