Je me rappelle avoir dit un jour à Arthur Koestler : « L’histoire s’est arrêtée en 1936 », et qu’il a immédiatement opiné. Nous songions tous deux au totalitarisme en général, mais plus particulièrement à la guerre civile espagnole. J’avais depuis longtemps remarqué qu’aucun événement n’est jamais correctement rapporté dans la presse, mais en Espagne, pour la première fois, j’ai vu des articles de journaux qui n’avaient aucun rapport avec les faits, pas même le rapport qu’implique un mensonge ordinaire. J’ai vu rendre compte de grandes batailles là où nul combat n’avait eu lieu, et n’ai entendu que silence là où des centaines d’hommes avant été tués. J’ai vu des troupes qui s’étaient battues avec courage dénoncées pour leur lâcheté et leur traitrise, d’autres qui n’avaient jamais tiré le moindre coup de feu saluées pour être les héros de victoires imaginaires, et j’ai vu des journaux à Londres relayer ces mensonges et des intellectuels zélés ériger des superstructures émotionnelles sur des événements qui n’étaient jamais survenus.
George Orwell. Pourquoi j’écris. 1946. Folio, 2022. 144 p.
J’ai vu, à dire vrai, l’histoire s’écrire non pas en fonction de ce qui s’était passé mais de ce qui aurait dû se passer selon les diverses « lignes du parti ».
George Orwell. Pourquoi j’écris. 1946. Folio, 2022. 144 p.
Je trouve ce genre de chose effrayant, car cela me donne souvent le sentiment que la notion même de vérité objective est en voie de disparition. Après tout, il y a des chances pour que ces mensonges, ou des mensonges comparables, finissent par passer pour faits historiques.
George Orwell. Pourquoi j’écris. 1946. Folio, 2022. 144 p.
