Il fait bon, très bon.
Le soleil s’est déjà couché.
Une légère brise tiède fait se balancer les lianes, qui semblent s’illuminer légèrement.
C’est quelque chose de très discret, à la manière du plancton phosphorescent qui réagit aux mouvements de l’eau, puis disparaît.
Je me demande d’ailleurs si je n’ai pas fabulé.
Les sons environnants ressemblent à ceux de la jungle, accompagnés de sonorités aigües mais agréables, un peu comme les cloches des animaux se baladant dans la montagne en été.
J’ai du mal à comprendre où je me trouve.
Peut-être dans une forêt, mais différente de celles que je connais.
Je suis entourée d’énergies que je n’avais jamais ressenties auparavant.
C’est un bonheur immense, saisissant, envoûtant.
Je ne suis pas vraiment là physiquement, je m’y projette, je m’y balade, sans que l’on ne puisse m’apercevoir.
Je n’ai même pas besoin de fermer les yeux, ce type de projection m’est naturelle depuis petite, il suffit que j’accepte de m’y soumettre pour y plonger, comme s’il était évident pour moi de faire ces “voyages”.
Disons que ce sont des rêves lucides éveillés, en somme.
J’aperçois de la lumière, nichée au creux d’un arbre majestueux, vraisemblablement centenaire.
Quelle beauté !
Les ondes et les parfums qui m’entourent sont si doux.
Je ne me l’explique pas.
J’entends murmurer.
Je me téléporte en haut de l’arbre, guidée par les rayons orangés.
Des humains sont présents.
Je suis absolument fascinée.
Ils parlent une langue que je ne comprends pas, mais que je comprends quand même.
Les sons ne me sont pas familiers, mais leur signification m’est transmise, je ne sais comment.
Je les écoute.
– Papa, que s’est-il passé ?
– Je te raconterai plus tard, mon fils, il est temps de dormir, le soleil se lève tôt en cette saison
Le père caresse la joue de son fils, qui elle aussi, s’illumine discrètement.
Je m’avance.
Leur peau est parsemée de tâches qui ressemblent à des étoiles.
Des taches de rousseur étoilées, c’est exactement ça.
Je suis émerveillée.
Leurs cheveux sont longs et tressés, avec des reflets prononcés.
Le père se lève.
Il est si grand.
Il ressemble à un humain, sans vraiment ressembler à un humain.
Un humain qui aurait pleinement recouvré sa part de nature.
– Papa, s’il te plaît, raconte-moi !
– Que tu es têtu mon enfant !
Il rit et se rapproche.
– Vois-tu, mon fils, il fut un temps éloigné où les humains vivaient dans un monde similaire, sans le vivre de la même manière
– Que s’est-il passé, papa ?
– Ces humains étaient en réalité bien moins évolués intellectuellement que ceux qu’ils appelaient “les animaux”
– Qu’appelles-tu “les animaux” papa ?
– Nos amis de la nature, mon fils
– Et ils ont disparu alors, ces humains ?
– Oui, mon fils
– Comment, papa ?
– Figure-toi qu’en empoisonnant l’entièreté de la planète et donc en altérant leur propre écosystème, ils se sont petit à petit affaiblis !
– Pourquoi ont-ils fait ça, papa ?
– Difficile à comprendre, mon fils !
– Qui étaient-ils, papa ?
– Ce n’est pas la faute de tous, seulement de certains, une poignée à vrai dire, qui pensaient détenir le monde
– Et c’est là, que nous sommes apparus ?
– Pas immédiatement
– Quand, papa ?
– Progressivement, certains ont disparu, d’autres ont muté ; seuls les humains aux âmes pures ont perduré, et ce sont tes ancêtres, mon enfant
Les yeux du petit sont écarquillés.
Les miens aussi.
Je suis là, assise face à mon potentiel futur, à boire les paroles de cette si jolie créature, vraisemblablement inventée par mon imagination débordante.
Le père se redresse d’un coup.
Je ne bouge plus, pétrifiée.
– Quelqu’un est ici, mon fils
Un frisson parcourt tout mon corps.
Je n’ose même plus respirer.
Il ferme les yeux.
Sa longue tresse se met en mouvement, de manière très fluide, et se dirige vers moi tel un serpent.
Je suis paralysée par la peur.
Le bout de la tresse semble me caresser la joue.
Il sourit.
– C’est une âme du passé, mon fils ; une humaine ; elle ne nous veut aucun mal, ne t’en fais pas ; allez, dors bien, mon petit amour
– Bonne nuit, mon papa adoré !
Le bisou qu’il lui dépose sur les cheveux illumine son front.
La feuille sur laquelle l’enfant est allongé le resserre, telle un cocon.
Le père s’approche de moi, hume mon aura avec attention, et murmure.
– Femme du passé, écoute-moi : le temps n’est pas linéaire, tout est encore
possible !
Je panique.
Il ne me voit pas, mais me sent, c’est évident.
Sa tresse enlace mes cheveux, et me transmet une force absolument divine.
– Tout est encore possible !
Mes yeux se brouillent.
Me revoilà à Paris, dans le présent.
Je secoue tout mon corps à la manière de certains athlètes à l’échauffement.
Je fais craquer mon dos et bouge ma tête de droite à gauche pour m’étirer.
Je suis bouleversée.
Je transpire.
Je me parle à moi-même.
Décidément, Roxane, tes voyages sont de plus en plus réalistes.
J’ai l’impression que mes cheveux sentent toujours ce doux parfum d’ailleurs, mais je dois certainement rêver.
