Extraits


En dépit des distances, de la diversité des cultures, des langues, des conceptions de la vie, des appartenances religieuses et politiques, nous sommes tous aujourd’hui également menacés. Jamais les hommes n’ont affronté jusqu’ici un péril dont la gravité et l’ampleur relèvent de la conjugaison de plusieurs phénomènes. Chacun d’eux suffirait déjà à lui seul à créer des problèmes insolubles ; tous à la fois, ils signifient que les souffrances humaines vont terriblement s’aggraver dans un proche avenir et que toute vie s’éteigne ou risque de s’éteindre sur la planète.

La qualité du milieu où nous vivons se dégrade à un rythme sans précédent. Ce phénomène est plus apparent dans certaines parties du monde que dans d’autres et, dans certaines régions, la sonnette d’alarme a déjà retenti, alors que dans d’autres, la dégradation du milieu semble encore lointaine et, dans l’immédiat, ne préoccupe personne. Mais, en fait, le milieu est indivisible. Ce qui affecte la partie affecte le tout.

L’exemple le plus largement répandu de ce processus est l’envahissement du cycle alimentaire par des substances nocives telles que le mercure, le plomb, le cadmium, le DDT et d’autres composés chlorurés ; en effet, ces substances se sont révélées dans les tissus d’oiseaux et d’animaux qui vivent très loin des zones où elles ont été employées. Résidus pétroliers, déchets industriels, effluents de toutes sortes ont pollué à peu près toute l’eau douce, comme toutes les eaux des rivages maritimes sur tout le globe. Quant aux eaux usées et aux résidus organiques, la quantité en est désormais trop grande pour que le recyclage naturel en permette le réemploi. Un couvercle de lourds nuages de fumées industrielles pèse au-dessus des villes et les polluants transportés par les vents détruisent des arbres à des centaines de kilomètres de la source de pollution.

Notre Terre n’est pas sans limites et ses ressources, pour une part, s’épuisent. Néanmoins, la société industrielle gaspille ces ressources non renouvelables et exploite à tort et à travers celles pouvant être renouvelées ; elle exploite les ressources de certains pays sans se soucier de dépouiller les populations, ni des besoins des générations à venir.

Même dans les meilleures conditions, la Terre ne peut fournir assez de ressources pour assurer à tous les hommes le niveau de consommation dont peuvent bénéficier la plupart des habitants des sociétés industrielles, et le contraste entre les modes de vie fondés ici sur l’extrême pauvreté, là sur l’abondance, restera motif de conflits et de révolutions.

Nous ignorons en fait l’ampleur et de nos problèmes et des solutions à y apporter. Mais nous savons que la terre et tous ses habitants sont mal en point, et que nos problèmes se multiplieront si nous négligeons de les résoudre.

Il nous faut voir désormais la Terre, qui nous semblait immense, dans son exiguïté. Nous vivons en système clos, totalement dépendants de la Terre et dépendant les uns des autres, et pour notre vie et pour la vie des générations à venir. Tout ce qui nous divise est infiniment moins important que ce qui nous lie et le péril qui nous unit. Nous croyons vrai, à la lettre, que l’homme ne gardera la Terre pour foyer que si nous écartons enfin ce qui nous divise.


Source


Message de Menton. 2200 savants s’adressent aux 3 milliards et demi de terriens. Le Courrier de l’Unesco, juillet 1971